Mon dernier shift...
- Cristina Moscini
- 29 juin 2023
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 mai 2024

Des fois, la vie s'ouvre et se boucle sur des cycles.
Et souvent, les dernières minutes avant minuit sont les plus longues de la journée, de l'année, de la durée. En janvier 2019, je terminais mon dernier shift de serveuse au Rond Coin de St-Élie-de-Caxton, mais j'allais demeurer dans la même yourte café-spectacle pour continuer d'y organiser des événements. Même si c'était une période qui m'est chère et riche en belles expériences, je me traînais le visage maussade et au fond se noyait quelque autre ambition encore floue jamais cueillie, doucement, savoureusement, comme un miel de misérable. Me v'là d'ailleurs ci-haut immortalisée en selfie, prise d'ennui et de moue milléniale.
Y a rien de mal à être serveuse, je l'ai été souvent, à plusieurs endroits, pendant plusieurs années. C'est une profession, une job d'été ou d'études pour certains, une carrière pour d'autres, une vocation comme un en-attendant, tout dépendant. Mais c'est une job demandante, comme beaucoup de jobs le sont, et comme plusieurs que j'ai eu dans le public au cours de mon cheminement. En vieillissant, je me suis rendue compte avec les années à ce moment-là, qu'être en public de façon rémunérée, ça requiert une égalité du tempérament que j'atteins que trop difficilement, une solidité dans le sourire que je n'ai plus - l'aurais-je déjà eu.
Personne ne veut d'une waitress mélancolique, à part peut-être dans les univers lynchéens, où on les fige dans l'uniforme rétro, queue de cheval et petit calepin spirale, en train de griller une clope pendant que le silex de café finit de couler, puis s'en allant remplir les ketchups et napkins dans le vrombissement du lave-verres sur fond de Connie Francis, et de brume languissante d'un resto fictif...
Travailler dans le public me demandait de me masquer en quelqu'un de plus fort, de plus stoïque, en une employée inébranlable tout en restant adaptable aux changements de moods entre les tables. Là où plusieurs excellent, je n'étais pas très bonne, où sinon ça ne venait pas sans une taxe éthylique - où je devenais pire, pour être bien honnête.
Ça tire un jus particulier sur l'âme d'une assoiffée, être sur le plancher, et comme de fait, je me trouvais souvent bien plus cordiale une fois le bec humecté, aurais-je eu le malheur de me phalanger une ou deux, trois bières pression à même la ligne de service, un shooter à la va-vite, une gorgée de vin avec la gang d'amis venus pas loin.
Je repense à ces journées-là, qui m'étaient interminables. Et je me remets dans l'aujourd'hui, où je suis à nouveau dans l'attente, mais cette fois-ci dans l'entre-deux chaises d'avenir, à me chatouiller le rêve de si près que je le frôle maintenant du bout des doigts... Je repense à ce shift-là, quand je me demande comment ça va. Il m'est impossible de ne pas comparer, comment la misère est bien moins pire à l'air climatisé dans un loyer au mois payé.
J'ai déjà dormi à terre parce que j'avais pas de lit, j'ai déjà été dans les dettes, j'ai déjà été hébergée à gauche à drette, j'ai déjà punché in, punché out dans une vie où je ne me suis jamais vraiment sentie chez moi, longtemps, souvent. J'ai mâchouillé mon angoisse tellement longuement qu'il m'est dur de la laisser partir, complètement. Les choses n'avancent peut-être pas aussi vite et aussi bien qu'on voudrait, quand on est en rétablissement, mais on ne recule pas dans ce beau grand progrès, ça c'est certain. Alors, la perspective, han, quand on met ça dans la balance, est-ce qu'on va bien ? Avant même de le savoir, ce dont on peut être certain, c'est qu'on va mieux. La clé des champs n'a jamais été aussi moins loin.
On me demande parfois c'est quoi la première étape pour arrêter de boire. J'ai pas la réponse pour tous, mais pour moi ça a été de m'éloigner tranquillement de tout ce qui me faisait souffrir et de m'autoriser à partir me guérir.
On a le droit de regarder toutes nos options, et pis de se choisir. La destination a même pas besoin d'être enregistrée dans le compteur au moment où on se lève, mais se donner le choix, la chance de, aller voir ailleurs si on y est.
Même si l'ailleurs est à peine deux heures en char, des fois, ça finit par changer toute une vie, pour une qu'enfin on apprécie.
Mon livre sort le 17 octobre en librairie !

En attendant, y a bien des dates de sorties pour voir S'aimer ben paquetée avec Ariel Charest dans quelques villes. Lien dans la bio de ma page Facebook. Sinon ici.