Réduction des méfaits ou rétention des profits ?
- Cristina Moscini
- 18 janv.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 janv.

Je me suis aventurée sur le site d’Éduc’alcool, une OBNL ayant comme mission d’informer les Québécois à propos de leur consommation d’alcool et les encourager à prendre des habitudes santé. On leur doit le slogan « La modération a bien meilleur goût ».
Ma perception du slogan comme de ce qui y est conseillé, a changé du tout au tout en arrêtant de consommer.
Quand je buvais, l’idée de modérer ma consommation était un éteignoir de party, un couvre-feu sur mon inclinaison fêtarde. L’idée qu’on veuille « contrôler » mon débit de boisson, c’était là l’invention de casseurs de party épouvantables, à bannir de mes cercles à vie. Comment osez-vous insinuer que j’ai assez bu, mes eztis ?
Maintenant que je ne bois plus, je crois que c’est moi qui suis devenue une estie.
Hey, kids…
Sur mon fil d’actualité, je suis tombée sur un post d'une Maison des jeunes, rassemblant des informations et faits sur la consommation d’alcool, et leur source était, le site d’Éduc’alcool. Une phrase m’a frappé l’esprit.

« Une consommation modérée d’alcool fait tomber les inhibitions et facilite les contacts. »
Bien que le reste du message explique les contextes sociaux par la suite, j’ai pas aimé qu’on établisse ça comme un fait, et que le reste du message soit écrit qu’en supposition. En d’autres mots, je l’ai lu comme ceci : « Oui, la boisson c’est un plus si t’es gêné-e, ça c’est certain, MAIS, une fois que t’as bu, il sera plus difficile de décoder, donc il se PEUT qu’on prenne des risques, etc. Mais oublie pas, un verre, c’est de la détente. Prends un verre. Penses pas à prendre zéro verre, là ! Prends-en un et démarde-toi avec ça si t’es susceptible d’être dépendant-e ! Lol ! » Bon, j’exagère, je lis entre les lignes, et au fond, je comprends la bienveillance voulue du message initial.
Toutefois, cela m’a piqué assez pour aller fouiller sur le site d’Éduc’alcool, voici quelques captures d’écrans sur ce qu’ils conseillent aux parents consommateurs pour la conversation et les comportements à avoir autour de l’alcool :
D’abord, on voit la consommation d’alcool comme une fatalité, que personne n’aura le choix, à un moment où à un autre de consommer...
Ivres chiffres
Le Québec est la province canadienne la plus alcoolisée, selon le Journal du Montréal qui rapportait une étude de Statistique Canada en 2024.
Même si la consommation d’alcool des jeunes québécois est en baisse depuis les dernières années, comparativement à l’ensemble des jeunes canadiens. Et même là, cette catégorie a été en baisse de 10,1% en 2021 par rapport à 2020, puis de 31,5% de moins qu’en 2015.
Les Canadiens âgés de 18 à 34 ans (1,7 million de personnes) étaient les plus susceptibles de déclarer être de gros buveurs en 2021, en baisse de 10,1 % par rapport à l'année précédente et de près d'un tiers (31,5 %) de moins qu'en 2015. La part des Canadiens âgés de 65 ans et plus qui ont déclaré consommer de l'alcool de façon excessive est passée de 6,7 % en 2015 à 7,9 % en 2021. – Statistique Canada
Dans le même article du JDM, on dit :
« Année après année, la SAQ met tout en œuvre pour maintenir une performance financière lui permettant de sécuriser les sommes qu’elle remet au gouvernement du Québec. Elle s’engage à faire plus et mieux afin d’assurer la pérennité de ses activités, mais aussi à répondre aux attentes de ses quelque 9 millions d’actionnaires : les Québécois. Lors de son dernier exercice allant du 1er avril 2023 au 31 mars 2024, la SAQ a vendu à elle seule quelque 223 millions de litres d’alcool, pour des ventes totales de 4,1 milliards de dollars, soit: 166,4 millions de litres de vin (2,79 milliards $), 31,3 millions de litres de spiritueux (1,15 milliard $), 25,1 millions de litres de bière, cidres (163 millions $). Ces ventes de la « vache à alcool » de l’État ont rapporté au gouvernement du Québec des revenus nets de 2,17 milliards de dollars, dont 1,43 milliard $ en dividendes et 746 millions $ en taxes provinciales. Le gouvernement fédéral en a lui aussi profité, en récoltant 519 millions $ avec les droits d’accise et sa TPS. »
L’éducation millésimée
On peut établir comme tendance que les jeunes sont moins intéressés ou tentés par ce premier verre d’alcool, cette première brosse, cette première Tornade aux fruits des champs à 6,1% d’alcool (je trahis mon âge).
Je me demande donc pourquoi ça ne se traduit pas dans le message qu’on véhicule. Vous n’aimez pas ça tant que ça, l’alcool ? Buvez-en juste pas ! Il m’apparaît complètement fou de traiter aujourd’hui la substance comme une obligation, avec tout ce qu’on en sait comme conséquence néfaste et dévastatrice pour la santé. Vendue comme un passage obligé. On ne ferait ça pour aucune autre drogue.
« Garçon, ta mère et moi on ne dit pas de ne pas prendre d’héroïne, on te dit juste de prendre de l’héroïne de façon responsable. Oui, c’est sweet as fuck quand on se shoote entre les orteils et tout devient tapis de velours et on met nos longs-jeu de Ping Floy, même si c’est dangereux de développer une addiction, mais le gouvernement sera pas content s’il ne récolte pas à la fin de l’année des bons chiffres sur sa cote de la Régie des Héroïnes du Québec. »
« Ma fille, j’aime mieux qu’elle fasse de la pinote sous mon toit. Elle n’aura pas le choix de toute façon, en société, de consommer des amphétamines, donc je lui en donne un petit, petit peu, aux occasions spéciales, pour la civiliser. Qu’elle soit accoutumée à la pelule, mais comme il faut, tsé ! »
Réduction des méfaits
Je suis de mauvaise foi, certes. Parce que oui, on peut montrer ce segment du site d’Éduc’alcool pour aider les parents à parler boisson à leurs enfants grandissants comme quelque chose qu’il faut normaliser, parce que c’est ce que beaucoup d’adultes font.
Mais si c’est vraiment ça le but, où se trouve cette conversation quand vient le temps de parler de sexualité, de contraception, d’orientation, de consentement ? N’est-ce pas à la jeunesse aussi, que ces premières expériences sexuelles se vivent, souvent dans le néant de guides de conduite, aux perceptions fragmentées que de séquences de films X, sans le discours de la réalité accompagné, pour être meilleur juge de ce à quoi on sera exposé ?
Le seul point où on mentionne ne pas consommer dans ce même dossier, est le dernier bullet point de ce que « Le programme vise à », soit de « les amener (les jeunes) à comprendre qu’il n’est pas nécessaire de boire de l’alcool pour avoir du plaisir; les aider à devenir plus tard des consommateurs critiques et avertis ».
Esti ! Ils ne lâchent pas le morceau de « il FAUT qu’ils consomment plus tard ». Ou est-ce qu’on peut enseigner que boire est un choix personnel ? « Tu veux pas boire de bière, jeune Timmy ? Pas grave, bois du vin, mais bois quelque chose ! »

Monkey see, monkey do
Le site admet que les enfants ont tendance à répéter les comportements des grands. On mentionne la consommation avec des mots comme sociale, gastronomique, naturelle, détente, plaisir. On conclut sèchement que si on s’abstient de boire, il faudra préciser à notre enfant que c’est un choix personnel. Autrement dit, ne pas boire serait marginal, et redevable d’une explication. Voyons, crisse.
Je suis le résultat de ce que c’est d’être exposée à l’alcool, l’alcoolisme en bas âge. Ça m’a pris trente-deux ans m’en sortir, maudit esti ! Ça fait à peine cinq ans que je vis sans la proximité vitrée d’un liquide pourcenté proche de moé ! Je peux absolument garantir qu’une enfance vécue sans la présence d’alcool, y a pas grand enfant à qui ça va manquer.
On dit aussi comment s’occuper des enfants quand on les traîne dans des partys d’adultes, même si on dit de ne pas les laisser sans surveillance, personne n’est garant du comportement des autres, en tant que parent. C’est d’un aveuglement stupéfiant.
Don’t make us lose money, le jeune
Bref, je reconnais que je suis rapide à voir de la malice, sinon de la négligence dans le discours pro-consommation. Si la boisson était si bonne que ça, tant qu’à moi, elle n’aurait pas besoin d’autant de publicité.
J’accuse pas le site d’Éduc’alcool d’être du PR (public relations) caché pour la SAQ, et du gouvernement qui même en pandémie jugeait les boutiques à substances altérantes comme service essentiel, mais c’est juste que… [EDIT: Éduc'alcool est en effet en partie financé par la SAQ (Source - Le Devoir)]



Quand vient le temps de former les jeunes esprits, leur véhiculer l’alcool comme faisant partie des mœurs pour s’intégrer alors que c’est organiquement de moins en moins vrai pour eux, c’est archaïque et dangereux.
Ça me fait penser à de vieux bonzes assis sur des stocks de peinture au plomb toxique qui essaient de vendre des canisses en disant que c’est la peinture officielle obligatoire nationale.
Propagande-moi le sac sobre
N’oubliez pas qu’une société exploitante ne bénéficie pas d’avoir des citoyens agiles de pensée, mobiles, moteurs, hors de dépendances. Être buzzé 24/7 rend docile, captif, démoralisé, démotivé. Et maintenant que mon texte moralisateur à l’os me verra ne plus jamais me faire inviter à aucun party, je conclurai ainsi : L’alcoolisme est une prison qu’il ne faut pas la peine de visiter.
CELA DIT, JE SUIS OUVERTE À TOUT PARTENARIAT DE BOISSONS SANS ALCOOL, CAMARADES.

Si vous souhaitez me déradicaliser, c’est très simple. Rendez-moi riche en achetant plusieurs exemplaires de mon livre S’aimer ben paquetée, sur mon cheminement personnel de l’alcoolisme au rétablissement. Une fois que je me roulerai dans mes dizaines de dollars, je n’aurai plus le temps de parler en mal des gouvernements, corporations, conglomérats, complots, et autres bolchévismes effervescents. Merci !

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