5 ans de sobriété, qu’ossa donne ?
- Cristina Moscini
- 7 mars
- 7 min de lecture

Le 7 mars 2025 marque cinq ans exactement depuis que j’ai pris la décision d’arrêter de boire.
J'ai journalisé qu'ossa donnait 64 jours à jeun, 120 jours, 373 jours, 1099 jours sur ce blogue et plus encore. Chaque fois dans l'étonnement et la découverte. Maintenant, cinq ans...
C’est le cinq ans le rapide et le plus bouleversant qu'il m’a été donné de vivre.
J’ai l’impression que ce n’était qu’il y a une heure, et que je me suis imaginée, comme un rêve lucide, le passage de mille huit cent vingt-six jours. Que si je ferme mes yeux et que je les rouvre à nouveau, je me rendrai compte que j’ai halluciné les dernières deux cent soixante semaines, les quarante trois mille huit cent vingt-quatre heures, les deux millions six-cent vingt-neuf mille quatre-cent quarante-trois minutes, les cent cinquante-sept millions sept-cent soixante-six mille quatre-cent secondes.

Je me souviens du linge que je portais, de la température dehors, de mon regard horrifié en observant l’écran de mon cell où les secondes de mon nouveau décompte défilaient sur l’application I Am Sober. C’était fait, j’avais pris cette décision là. Finalement. L’alcool, c’était feni.
Ça m’a pris quelques jours avant de le dire. J’avais peur qu’on ne me croit pas. J’appréhendais qu’on me décourage. Et j’ai certainement reçu des « Tu vas recommencer », pendant mes premiers mois, venant de détracteurs comme d’amis. Mais j’ai pas laissé ça rentrer dans ma tête. Je me suis fait offrir des verres, de la drogue.
Je me souviens d’un joint qui circulait, une journée au même printemps que mon premier de sobriété. « As-tu arrêté de fumer aussi, ou si c’est juste la boisson ? », qu’on m’a demandé, alors que la boucane dansait au bout de cette main tendue vers moi. J’ai jamais vraiment trippé sur la drogue autant que l’alcool. C’était tout le temps bien juste un accompagnement de mon ivresse, j’en prenais pour être encore plus mêlée. C’était pas quelque chose, fumer du pot, que je faisais par moi-même autant que de boire, machinalement. Faire une clé dans une salle de bain de bar, sans boire, c'était pas mes habitudes, mettons. Mais une fois paquetée, c'était un accord de choix. Bump de ci, poffe de ça, pourquoi pas... Est-ce que j’aurais pu continuer à juste fumer, socialement ?
Et ça aurait été quoi après ? Prendre des amphétamines, socialement ? Ou « Ah, nenon, je fais de la poudre, mais juste dans des contextes de fêtes sociales ! » ?
Elle est où l’honnête limite, quand on est dépendante ?

La vérité est que j’aurais probablement utilisé l’excuse d’une faculté affaiblie pour m’en affaiblir une autre. Que si j’avais continué de me geler, j’aurais flanché en me faisant permissive « pour juste un petit verre, pour accompagner ». Et rendue là, hop, c’est reparti. Le naturel, comme une repousse criarde et dénonciatrice de notre mécanisme brut.
Fait que j’ai dit non à ce joint-là, et tous ceux qui auraient pu passer devant mes yeux après. Je n’en ai pas pleuré.
Mais l’alcool. On me demande parfois si j’ai déjà rechuté, ou si j’ai déjà failli, ou si j’ai des rushs, encore.
Les seuls rushs que j'ai eu étaient liés à l'autodestruction. Au sabotage, à la rage, à des microsecondes de panique. Ces quelques instants de tempête dans le cerveau où on se sent prisonnière de notre sort. Toute ma vie d'avant, à chaque fois que je me sentais impuissante, que la vie se passait trop lentement à mon goût, chaque fois que j'avais honte, que j'étais triste, que j'avais peur, je buvais. Et ça me ramollissait tellement que je méprenais mon hébétude pour de la joie d'exister. Ces symptômes, à force de continuer de boire fortement et de ne s'aider que faiblement ont tendance à s'alourdir et se répéter de plus en plus proche et de plus en plus fort. L'alcool était mon téléphone rouge que j'utilisais pour tout et pour rien. Normal d'y penser encore quand on vient d'arrêter.
Mais j'ai remarqué que ce n'était jamais vraiment l'ivresse qui me manquait, c'était le mensonge que tout allait être beau une fois devenue soule.
Alors, ces rushs en rétablissement, c'était pour moi jamais vraiment à propos de la substance, de la nostalgie d'un bon vin, de l'amertume d'un bon drink, de la fraîcheur d'une bonne bière. J'en n'avais pu rien à cirer de ces ostis de poisons-là qui me rendaient toujours plus laide, plus pauvre, et plus incapacitée.
Je peinais en réalité d'avoir une fausse ligne d'urgence, comme le fait de disparaître dans une brume d'ébriété avait été mon manège usuel l'avait été jusque là. Le mirage "que tout va t'être beau" une fois soule, il disparaissait cruellement en me laissant des séquelles de lendemains de brosse, et zéro problèmes réglés. Un vrai réglage de problème, c'est en passant à travers je l'apprenais, en grimaçant mais en voulant. Être à jeun et raisonnable, c'était une bataille en temps réel, sans skip ni fastforward.
Ce qui m'a sauvé, c'est l'écriture.
Ce blogue m’a aidé à passer au travers de toutes les émotions et bouleversements complexes qui surviennent en rétablissement. C’est un outil que j’ai créé pour moi. Bien égoïstement occupée à prolonger ma survie pour ne pas aller roupiller au fond d'un fleuve, avant même de penser agrémenter celle des autres. Ce n’est pas principalement l’altruisme qui a motivé mon écriture de cent quarante quelques textes gratuits publiés ici depuis cinq ans. C’est davantage pour m’aider moi, à voir au bout de la journée qui m'était rof et d'apparence inexplicable, à travailler à m’améliorer le sort du lendemain. Me clarifier la transformation en cours. Et laisser des traces de mon procédé. Précieuse avant d'être prêcheuse, genre.
Parce que je ne suis pas une experte certifiée, ni docteure ou astronaute. Parce que je ne peux pas promettre que de calquer les étapes que j’ai prises sera l'exact bon parcours pour quelqu’un d’autre qui vit de quoi de semblable. Par exemple, je n’ai pas fait le circuit des meetings Anonymes, en y allant que très peu en vrai. Mais de quel droit pourrais-je affirmer qu’ils ne sont pas nécessaires ? Je n’ai pas fait de cures de désintoxication, mais je ne me verrais pas de conseiller à quelqu’un qu’on peut toujours faire sans.
On parle plus que jamais aujourd’hui de sobriété, de rétablissement, la dépendance commence à être exposée pour ce qu’elle est. Si les causes et les origines se ressemblent, les traitements pour chacun diffèrent. Ce n’est pas un one size fits all.
Cependant, je trouvais nécessaire d’ajouter ma voix. Que je puisse parler dans mes mots. D’être transparente et non-sponsorisée. Toutefois, bien ouverte à être rémunérée dans le futur à promouvoir n’importe quel jus d’orange ou dentifrice pro-sobriété, appelez-moi, j’adore continuer de payer mon loyer.

Vox clamantis, like and follow
En cinq ans, je suis passée d’employée à travailleuse autonome. Je suis déménagée deux fois, dont une fois d’un bloc appartement littéralement en flammes. Je suis devenue famille d’accueil temporaire d’un chat (elle attend encore, c’est fou comment des centaines de chats cherchent toujours leur famille pour la vie dans les refuges), j’ai écrit un monologue autobiographique qui s’est promené deux ans en tournée, écrit une pièce de théâtre de fiction, publié ces deux travaux-là en livres. J’ai passé beaucoup de temps seule, à écrire, à me replacer les pieds, à organiser ma vie – c'est que je partais de loin en esti, à redécouvrir qui j’étais et qu’est-ce que je voulais plus que tout au monde pour le reste de ma vie.
Je me suis posée les grosses questions, j’ai essayé et j’essaie encore d’y trouver les grosses réponses.
Je suis passée de près de mille vues sur mes posts, à des centaines, à aujourd’hui quelques dizaines. Comme si j’écrivais dans le vide. Dans le néant globuleux de l’indifférence. L’algorithme ne me laissant parfois frôler que le neuf ou dix likes, pas plus. J’écris avec la conviction que je ne serai pas lue, pas entendue, et j’en retire étrangement une grande liberté, la plupart du temps. C’est comme si j’avais une permission supplémentaire d’être authentique, de n’en répondre qu’à moi. Sans réviseur, sans relecture, sans censure.
Mais parfois, quand je ne voudrais rien qu’une fois ressentir l’écho qui revient au fond de l’abysse de mon clavier d’ordi, je tâte le pouls de ma page Facebook ou Instagram (vous devriez me suivre, peut-être que je deviendrai assez pertinente en multipliant mon nombre d’abonnés soixante-treize fois, et qu’on me demandera enfin de promouvoir cet asti de dentifrice ou jus d’orange), parfois, je disais, je reçois la douceur de la réalité, du retour de gens, de réelles personnes avec de réels yeux qui auront lu un ou plusieurs des textes de mon blogue, ou S’aimer ben paquetée, et qui, comme ici, ont répondu à l’appel, quand j’ai demandé leur avis dans un post.
J’en partage quelques uns récents :
Et j'ai demandé aux gens de partager leur cheminement, leur perspective :
MERCI. À chaque personne qui a pris le temps de lire un de mes textes dans les dernières cinq années. Chaque personne qui a lu ou qui est allée voir S'aimer ben paquetée. Chaque personne qui a partagé un de mes posts. Chaque personne qui s'est choisie. Chaque personne qui a pris cette bonne décision d'arrêter de se détruire quand c'est devenu invivable. Chaque personne qui m'a témoigné comment leur vie s'est mise à changer pour le mieux, une fois qu'elles ont arrêté.
C'est immense. La portée multipliée du rétablissement est étourdissante quand on y pense. L'effet d'entraînement est sans fin. Si une quinzaine de personnes à ce jour m'ont dit en pleine face à moi que j'avais été influente dans leur choix de devenir à jeun, ce sont des personnes qui en influenceront à leur tour. Comme une immmense chlamydia de siège de toilette de discothèque, mais pour le bien. Pour le mieux. De chacun.
Merci. Pis bon cheminement. C'est pas fini.
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